Un week-end et une mélodie
J’ai inséré le disque dans le lecteur dès mon premier jour ici, chez mes parents.
Les morceaux défilent sous les doigts de Murray Perahia, et voici qu’arrive la romance sans parole Opus 67, numéro 2. Nous discutions de choses et d’autres, et j’attendais leur réaction à cette romance : dès les premières notes, ma mère et mon frère se sont tus. Tous les trois, nous éprouvions les mêmes émotions.
Elle paraît toute simple cette romance, mais je n’ai réussi qu’à en jouer correctement que quelques notes. J’en ai trouvé la partition, un vieux recueil recouvert de papier kraft et avec cette magnifique caligraphie au crayon à papier de Mendelssohn.
Cette vieille partition, l’histoire que raconte cette romance, notre émotion à tous : cette mélodie a baigné notre week-end pascal.
J’emporte avec moi à Paris la partition, tout en sachant que jamais je n’égalerai Murray Perahia.
Felix Mendelssohn, Lieder ohne Worte / Romances sans Paroles
Opus 67, No. 2 : Illusions Perdues
Murray Perahia, Songs Without Words
L’enfant s’endort
Le déjeuner en terrasse s’était finalement transformé en déjeuner au fond de la salle, je revenais m’assoir à mon bureau et j’avais besoin de musique. De la musique classique, du piano pour aujourd’hui.
Le hasard m’a porté sur Schumann. Papillons, puis Scènes d’Enfants.
Jusqu’à ce j’entende L’enfant s’endort. Les lignes de code sur mon écran n’avaient plus aucune importance, j’étais tout entier transporté dans ce monde, je voyais l’enfant s’endormir. Les souvenirs me revenaient. Le vieux piano, la couleur de ses touches en ivoire, le feu dans la cheminée. J’écoutais une deuxième, puis une troisième fois. Mes yeux s’étaient embrumé, la mélodie m’enveloppait, elle était familière. L’enfant pouvait s’endormir.
Il m’a fallu plusieurs minutes pour revenir à la réalité, ces scènes d’enfance m’ont poursuivi toute l’après-midi, et lorsque je suis rentré chez moi, c’est au piano que je me suis installé. Pour refaire encore une fois aujourd’hui ce voyage.
Robert Schumann, Kinderszenen (Scènes d’enfants) Op. 15
Kind im Einschlummern (L’enfant s’endort)
par Nelson Freire (chez Amazon, sur l’iTS)
Impromptu
Un soir, passé.
Un site de rencontre sur lequel je me suis connecté sans aucune conviction.
Il vient me parler, je réponds, tout en pensant à aller me coucher.
Plusieurs heures plus tard, MSN, puis téléphone. Au milieu de la nuit, je lui parle à nouveau du piano, que j’aime.
Il me dit: “J’ai toujours dit que l’homme qui me jouera l’Impromptu en sol bémol majeur de Schubert, je l’épouserai”.
Sans rien dire, je m’installe au piano et je commence à jouer.
C’est très mal joué, mais je n’ai pas le courage de recommencer… je me suis plutôt amusé avec ma webcam !
Non, rien.
Voilà quelques jours que je suis ici silencieux, je ne sais pas trop quoi écrire ici en fait.
Je n’ai pas envie de raconter ma soirée de jeudi soir, parce que c’était assez lamentable, autant pour moi que pour ceux qui étaient avec moi… Cela s’est terminé lorsque je me suis rendu compte après pas mal de temps que j’étais sur la bonne ligne de métro, mais pas du tout dans la bonne direction…
Et puis une fois arrivé chez moi, sur le palier, mon porte clé qui se disloque et tombe en mille morceaux par terre. Sur le moment je n’ai vraiment pas compris comment c’était possible, le lendemain matin non plus, et deux jours après toujours pas… C’était un peu comme un tour de magie avec des anneaux en métal qui, alors qu’ils étaient les uns dans les autres, se retrouvent séparés mais intacts…
Vendredi soir, une belle soirée, je ne sais toujours pas quoi penser ni quoi dire. Alors je ne pense pas et je laisse mon corps parler pour moi.
Aujourd’hui, alors que cela va faire - déjà ! - quatre ans et demi que je suis sur Paris, première fois que je me retrouve à conduire dans Paris ! Ca m’est peut être arrivé certains matins très tôt pour partir en vacances, mais quand Paris est désert et endormi, ça ne compte pas.
Après la place de l’Étoile en voiture, la place de la Concorde en Vélib, et ça c’était plus difficile…
Donc voilà, je n’ai rien à dire, ou plutôt je ne sais pas quoi dire. Ce soir, c’est à mon piano que j’ai parlé pour finir la soirée. Un jour peut-être j’écrirai sur cet impromptu, parce que depuis quelques mois - il y en a qui comptent, moi non - c’est toujours sur lui que mes doigts reviennent.
Variations Goldberg
Ceux qui me lisent depuis quelques temps auront compris l’importance qu’a la musique dans ma vie, le piano en particulier, et puis Bach.
Je vais probablement rentrer dans trop de détails, rebuter ceux qui ne sont pas familiers avec cette musique, mais qu’importe.
Je collectionne les enregistrements de Bach, à la recherche de nouvelles interprétations, de nouvelles lectures. Entre autres les Partita, le Clavier Bien Tempéré, … et puis les Variations Goldberg.
Il y a quelques jours, j’ai acheté la re-performance de l’enregistrement de 1955 des Variations Goldberg de Glenn Gould. Cet enregistrement de 1955 avait été un événement, il avait révélé Bach au piano, et Glenn Gould. J’avais déjà cet enregistrement de 1955, magnifique, mais à la prise de son assez mauvaise, et en mono.
Les studios Zenph viennent d’enregistrer une re-performance de cet enregistrement de 1955 : après le passage dans divers logiciels et ordinateurs, dont le détail, bien que fascinant, n’a au final que peu d’importance à côté du résultat, ils ont refait jouer cet enregistrement sur un piano de concert Yamaha. Le piano jouait tout seul, avec l’exact même jeu de Glenn Gould. Et la prise de son est cette fois ci parfaite. Comme si cet enregistrement de 1955 avait lieu aujourd’hui.
Mais le plus fascinant, c’est qu’à l’écoute, la technique mise en œuvre se fait oublier et il n’y a plus que le jeu de Glenn Gould, le piano. Et Bach.
Écoutez chaque note, chaque respiration, chaque liaison: ce sont les mêmes entre les deux enregistrements.
J’ai redécouvert cet enregistrement, que j’avais quelque peu relégué au fond de ma discothèque. Je préférais celui de 1981, toujours par Glenn Gould. La différence entre celui de 1955 et celui de 1981 est fascinante. En 1955, Glenn Gould débutait, découvrait Bach - de manière éblouissante. En 1981, un an avant sa mort, il avait compris plus que quiconque la musique de Bach. Derrière chaque note qu’il pose, il y a tant de choses, et cela s’entend.
Il y a aussi l’enregistrement de 1999 de Rosalyn Tureck, celle qui inspira Glenn Gould et qui est probablement la plus grande et la plus discrète interprète de Bach au piano. Cet enregistrement est lui aussi la conclusion de toute une vie.
Trois interprétations, quatre enregistrements. Tous différents. Autant de lectures du même chef d’œuvre.
Les Variations Goldbert, c’est une aria, 30 variations de cette aria, et puis la même aria.
On ne peut évidemment pas les résumer à cette aria, mais encore moins à ces quelques extraits qui précèdent. Alors voilà l’aria en intégralité pour chaque enregistrement.
Glenn Gould, 1955, re-performance Zenph
Il me reste un enregistrement que je n’ai pas mis ici: celui de la re-performance Zenph, mais en version Binaural. La prise de son a été réalisée en plaçant deux micros à l’entrée du canal auditif d’une tête artificielle. Cet enregistrement doit être écouté au casque, et le réalisme est saisissant. Tous les artifices de l’enregistrement disparaissent, on croirait se trouver à côté du piano.
Tard hier soir, sous ma couette, les yeux fermés je l’ai écouté avec mon casque Sennheiser HD650 - une merveille ce casque - et j’ai pleuré. Pleuré d’émotion, devant la beauté.
Une dernière preuve du génie qu’il y a dans ces variations Goldberg, de leur universalité et intemporalité, avec la relecture de Jacques Loussier, qui n’a évidemment pas vocation à être comparée à la version d’origine.
Jacques Loussier, 2000
Lesquelles préférez vous ?
Moi, je m’en retourne les jouer au piano, parce que c’est encore plus jouissif que n’importe quelle écoute.
Bach, par Alfred Brendel
Pas assez de soleil, trop de siestes ce week-end, couché trop tôt hier soir : mon horloge biologique n’est pas encore réglée sur l’heure Française. Alors ce matin, à 4h, j’étais réveillé, sans possibilité de me rendormir.
J’en ai profité pour écouter - découvrir - la réédition du seul disque de Bach enregistré par Alfred Brendel. Enregistré en une seule journée, le 29 mai 1976, il a été réédité à l’automne dernier par Universal Classics.
Conditions d’écoute idéales : l’obscurité, le silence, rien d’autre à faire qu’écouter.
Ce Concerto Italien, ces transcriptions de Busoni des chorals Ich Ruf’ Zu Dir, Herr Jesu Christ et Nun Komm’ Der Heiden Heiland, la Fantaisie et Fugue Chromatique, etc. je les connaissais déjà sous les doigts de tout un tas d’autres pianistes, mes doigts en connaissent également quelques uns par cœur.
Mais dans cet enregistrement d’Alfred Brendel, j’ai entendu la perfection. La magie et l’universalité de la musique de Bach étaient révélées à l’état pur. L’émotion m’a gagnée, une sensation de bien être intense. Plus rien n’existait, que la musique, si l’on peut encore parler de musique. Quelque chose que l’on ne peut pas décrire, quelque chose qui ne peut que se vivre. J’étais au chaud sous ma couette, et il n’y avait plus que la musique. Alors j’ai écouté une fois, deux fois. Et je me suis rendormi, en rêvant au deuxième mouvement du Concerto Italien.
C’est certain, ce disque est maintenant définitivement classé parmi mes préférés.
C’est probablement un sacrilège que d’écouter cette musique au format compressé sur des enceintes d’ordinateur, mais je tente quand même une illustration sonore, avec l’Andante (2ème mouvement) du Concerto Italien.
J.S. Bach, Concerto Italien BWV 971, Fantaisie et Fugue Chromatique BWV 903, Alfred Brendel
En mineur
De toutes mes occupations, de tous mes loisirs, de toutes mes passions, il en est un qui m’est le plus essentiel, qui surpasse tous les autres. On m’a offert l’apprentissage de la musique pendant toute mon enfance, j’ai appris à lire les notes de musique avant d’apprendre à lire l’alphabet.
Le piano est resté mon instrument favori. Peut être parce qu’il y a toujours eu un piano à la maison, il était vieux, en bois marron, verni, les pieds travaillés, les touches plaquées d’ivoire. Ma maman en jouait. Je connais par cœur ce qu’elle jouait quand j’étais petit, et sans les avoir jamais travaillés, c’est comme si mes doigts connaissaient ces morceaux. Il y avait Bach, Rameau, Schubert, Chopin… La chatte n’aimait pas le son du piano et fuyait dès qu’elle entendait une corde vibrer, mais elle venait se coucher à côté du piano quand c’était du Chopin, quelques Nocturnes je crois.
De mes cinq ans à mon entrée en école d’ingénieur, j’ai pris des cours de piano. Les dernières années, j’en donnais aussi quelques uns, à des enfants qui débutaient. J’aimais ça, c’était magique.
Je n’étais pas trop mauvais, j’ai même été assez bon, même si j’abusais un peu trop de mes facilités à déchiffrer, à m’approprier les morceaux, à ma musicalité, au détriment de la technique.
Depuis que j’ai arrêté d’en jouer et de travailler régulièrement, j’ai beaucoup perdu. Mes doigts peinent à suivre, ils ne veulent pas toujours appuyer sur la bonne touche. Une des premières choses que j’ai achetée quand je me suis installé à Paris, quelques mois après avoir été embauché, c’est un piano. Électronique, parce qu’un vrai piano s’accommode difficilement avec ses voisins dans un studio parisien, mais je n’en suis pas déçu. Ce n’est certes pas un vrai piano, mais - ce devait être un des meilleurs dans sa gamme à l’époque - j’y retrouve le toucher d’un vrai clavier.
Mon rêve, un jour, ce sera d’avoir un piano à queue.
Je joue tout seul, pour moi. Principalement ce que j’ai déjà joué. Hier soir, alors que les chaînes de télévision diffusaient les résultats des élections et les réactions des uns et des autres, j’ai redécouvert les impromptus de Schubert. De temps en temps, je m’aventure à de nouveaux morceaux. Il y a un magasin de musique à la sortie de ma station de métro, et parfois, j’ai une envie subite d’une nouvelle partition, alors je vais l’acheter quand je rentre du bureau, s’il n’est pas trop tard. Chaque œuvre existe chez plusieurs éditeurs : je choisis mon édition en fonction du papier, de sa couleur - il ne doit pas être trop blanc, mais pas trop jaune non plus -, de son grain, de la forme des notes qui y sont imprimées. J’ai mon éditeur favori…
Il arrive que je n’arrive pas à jouer ce que je viens d’acheter, alors je me contente de la lire, et le plaisir est là quand même.
Je ne joue pas - plus ? - très bien en fait.
Les moments au piano les plus essentiels pour moi, c’est le soir tard, quand la nuit est tombée depuis plusieurs heures sur Paris, que ma journée a été longue, ou difficile, ou remplie d’émotions.
Mon studio est presque dans l’obscurité, le clavier du piano parfois juste éclairé par une bougie. Le casque sur les oreilles, je joue pendant une heure, deux heures, peut-être plus, le temps n’a plus d’importance… Je ne joue rien de particulier, je laisse mes doigts se promener sur les touches, explorer le clavier, et mon imagination s’exercer. Je ne pense plus à rien, ou alors à plein d’autres choses, mais plus à ce que je fait. Je ne joue que pour moi, et je crois que si une oreille extérieure venait à m’écouter, alors cela serait différent, je n’aurai plus la même spontanéité, la musique ne sortirait plus de la même façon.
Je ne dis jamais beaucoup mes émotions, je ne sais pas non plus les écrire, ici ou ailleurs. Je crois que c’est n’est qu’au piano que je sais les retranscrire. Et trouver l’apaisement qui me permet ensuite de m’endormir.
D’où que je parte, et quels que soient mes voyages lors de ces soirées, je termine toujours en mineur, le majeur est une contrée dans laquelle je n’arrive pas à rester.
La tonalité mineure, c’est toujours un peu triste, mélancolique. La tonalité majeure est plus franche, plus joyeuse, sûre d’elle même.
Un jour, j’arriverai à improviser en majeur.


