1867, Paris

Au vingtième siècle, il y aura une nation extraordinaire. Cette nation sera grande, ce qui ne l’empêchera pas d’être libre. Elle sera illustre, riche, pensante, pacifique, cordiale au reste de l’humanité. Elle aura la gravité douce d’une aînée. Elle s’étonnera de la gloire des projectiles coniques, et elle aura quelque peine à faire la différence entre un générale d’armée et un boucher ; la pourpre de l’un ne lui semblera pas très distincte du rouge de l’autre. Une bataille entre Italiens et Allemands, entre Anglais et Russes, entre Prussiens et Français, lui apparaîtra comme nous apparaît une bataille entre Picards et Bourguignons. Elle considérera le gaspillage du sang humain comme inutile. [...] Elle aura pour « l’autorité » à peu près le respect que nous avons pour l’orthodoxie ; un procès de presse lui semblera ce que nous semblerait un procès d’hérésie [...].

Cette nation aura pour capitale Paris, et ne s’appellera point la France ; elle s’appellera l’Europe.

Elle s’appellera l’Europe au vingtième siècle, et, aux siècles suivants, plus transfigurée encore, elle s’appellera l’Humanité.

L’Humanité, nation définitive, est dès à présent entrevue par les penseurs, ces contemplateurs des pénombres ; mais ce à quoi assiste le dix-neuvième siècle, c’est à la formation de l’Europe.

Vision majestueuse. Il y a dans l’embryogénie des peuples, comme dans celles des êtres, une heure sublime de transparence. Le mystère consent à se laisser regarder . Au moment où nous sommes, une gestation auguste est visible dans les flancs de la civilisation.

L’Europe, une, y germe. Un peuple, qui sera la France sublimée, est en train d’éclore. L’ovaire profond du progrès fécondé porte, sous cette forme dès à présent distincte, l’avenir. Cette nation qui sera palpite dans l’Europe actuelle comme l’être ailé dans la larve reptile. Au prochain siècle, elle déploiera ses deux ailes, faites, l’une de liberté, l’autre de volonté.

Le continent fraternel, tel est l’avenir. Qu’on en prenne son parti, cet immense bonheur est inévitable.

Avant d’avoir son peuple, l’Europe a sa ville.

De ce peuple qui n’existe pas encore, la capitale existe déjà. Cela semble un prodige, c’est une loi. Le fœtus des nations se comporte comme le fœtus de l’homme, et la mystérieuse construction de l’embryon, à la fois végétation et vie, commence toujours par la tête.

Incipio Victor Hugo, Paris (1867), chapitre I

Cet article a été publié dans Lu, vu, entendu, Un livre, des livres avec les mots-clefs : , . Bookmarker le permalien. Laisser un commentaire ou faire un trackback : URL de trackback.

Un commentaire

  1. Le 26 décembre 2008 à 14h59 | Permalien

    Si vous aimez Victor Hugo, je vous invite à découvrir la pièce de théâtre “Victor Hugo, mon amour”. Rencontre, désir, amour, jalousie, exil, c’est l’histoire de ce couple mythique et mémorable qu’ont formé Juliette Drouet et Victor Hugo. Un demi-siècle d’amour, ponctué par 23 650 lettres échangées.
    Le spectacle est actuellement joué à la Comédie Bastille.

Laisser un commentaire

Votre e-mail ne sera jamais publié ni communiqué. Les champs obligatoires sont indiqués par *

*
*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

Subscribe without commenting

  • Twitter

    L'annonce fracassante a été faite (http://bit.ly/c4DsAP): réduction d'effectifs de 20%. Je passe au travers - pour cette fois... Il y a 18 heures
  • Photos

    Une photo sur Flickr
    Une photo sur Flickr
    Une photo sur Flickr
    Une photo sur Flickr
    Une photo sur Flickr
    Une photo sur Flickr
    Une photo sur Flickr
    Une photo sur Flickr
  • Instantanés

    permalink

    8/10

    C’est un film dont on retient plus la photo, les costumes et les décors et le jeu des acteurs que l’histoire, mais qu’importe, c’est beau, c’est élégant, c’est raffiné, jusqu’au moindre détail.

    permalink
    Soyons très précis. L’homosexualité, c’est comme être gaucher, une minorité qu’on essayait de contrarier. Il ne faut pas en faire une unité de valeur, pas plus qu’un sujet d’opprobre ou de dégoût. C’est juste une manière de vivre sa sexualité.
    Rien de plus.
    permalink

    Hermitage Paul Jaboulet Aîné, La Chapelle 2004: 10/10

    Condrieu Domaine Cuilleron, Les Chaillets 2008 blanc: 9/10

    Côte-Rôtie François Villard, Gallet Blanc 2007: 8/10

    Côte-Rôtie Domaine Georges Vernay, Blonde du Seigneur 2007: 8/10

    Crozes-Hermitage Domaine Combier, Clos des Grives 2008: 8/10

    Saint-Joseph Domaine Cuilleron, Pierres Sèches 2007: 8/10

    Crozes-Hermitage Domaine Combier, Tradition 2007: 7/10

    Condrieu François Villard, Les Terrasses du Palat 2008: 7/10

    Condrieu Domaine Georges Vernay, Les Terrasses de l’Empire 2008 blanc: 7/10

    Châteauneuf-du-Pape Domaine du Vieux Télégraphe 2007: 7/10

    Châteauneuf-du-Pape Domaine de la Roquette 2007: 6/10

    Dégustation Lavinia, Jeudi 18 Février 2010

    permalink


    A Little Night Music, la comédie musicale de Stephen Sondheim, créée au Chatelet (représentations du 15 au 20 février 2010).

    Décors, mise en scène, costumes, lumières, musique magnifiques. Si tous les acteurs avaient su chanter, cela aurait été parfait !