Ce devait être il y a quatre ans, presque jour pour jour. Il y a quatre ans, parce que c’est l’année où je suis arrivé à Paris ; jour pour jour, parce que je me souviens que dans les jours qui ont suivis, c’était le premier mai, mon coupon de carte orange d’avril était passé dans le tourniquet - en toute bonne fois - et je m’étais fait contrôler dans le wagon à la station suivante…
Il y a quatre ans presque jour pour jour, j’exprimais et vivais à nouveau ma préférence pour les garçons. Non que je l’ai refoulée les années précédentes, mais je n’y pensais juste pas, et je n’étais pas malheureux. Il s’est passé des choses pendant les années qui ont précédé, ainsi que celles qui ont suivi, mais j’aime ne pas tout dire, garder certaines choses pour moi. Et les raconter de temps en temps à certaines personnes importantes pour moi, ou en donner des bribes ici.
Je me suis immédiatement souvenu d’un texte que je n’avais pas lu depuis le lycée, mais qui m’avait marqué. Ce n’est d’ailleurs qu’à cet instant que j’ai compris pourquoi J. - le premier, lors de mes années lycées -, alors qu’il n’aimait pas tellement lire, me parlait tant de ce livre qu’il disait avoir tant aimé.
Ce livre, je l’avais étudié en Seconde, avec ce vieux prof de Lettres Classiques sosie de Giscard, jusque dans sa façon de parler : Le Portrait de Dorian Gray, d’Oscar Wilde.
Ce texte, c’est le passage où Lord Henry dit à Dorian Gray qu’il faut aller au bout de ses désirs. Si l’on n’y va pas, cela se transformera en tourment éternel ; si l’on y va, au pire ne restera que le souvenir fugace d’un regret. Et dans le meilleur des cas, il n’y a que le bonheur, soit-il de courte durée.
Il y a quatre ans presque jour pour jour, je me souvenais subitement de ce texte, et il correspondait à la manière dont je voulais vivre. Je n’applique pas toujours ces principes, ils sont peut être discutables sur certains aspects, mais ils s’approchent beaucoup de ce que je pense.
Une discussion hier soir sur le même sujet, ces souvenirs me sont revenus, et j’ai réouvert ce livre.
- Et pourtant, continua Lord Henry, de sa voix grave et harmonieuse, en dessinant de la main ce geste onduleux qui n’était qu’à lui et qu’il avait eu dès le collège d’Eton, et pourtant, je crois que si un seul homme osait vivre sa vie pleine et entière, s’il osait manifester tous ses sentiments, exprimer toutes ses pensées, réaliser tous ses rêves, le monde en recevrait un tel renouveau de joie, que nous oublierions toutes les insanités du Moyen Age, pour revenir à l’idéal hellène - peut-être même à je ne sais quoi de plus beau et de plus complet que l’idéal hellène. Mais, le plus brave de nous a peur de son moi. La coutume sauvage de la mutilation a son prolongement tragique dans ce renoncement personnel qui désenchante notre vite. Nous portons la peine de nos résistances. Tout désir que nous cherchons à étouffer, couve en notre esprit et nous empoisonne. Que le corps pèche une bonne fois, et c’en est fait de son péché, car l’action a une vertu purificatrice. Il n’en reste rien, que le souvenir d’un plaisir ou la volupté d’un regret. Le seul moyen de se délivrer de la tentation, c’est d’y céder. Résistez-y, et votre âme languira, tourmentée du désir malsain de ce qu’elle même s’est interdit, consumée de l’âpre envie de ce que ses lois monstrueuses ont rendu monstrueux et illicite. Les grands événements du monde, a-t-on dit, se passent dans le cerveau. C’est aussi dans le cerveau, et dans le cerveau seul, que se passent les grands péchés du monde. Vous-même, monsieur, Gray, encore tout fleuri des roses vermeilles de la jeunesse et des roses blanches de l’enfance, vous avez senti des ardeurs qui vous ont effrayé ; conçu des pensées qui vont ont glacé d’horreur ; de tels rêves ont hanté vos veilles et vos nuits, que leur seule évocation vous ferait monter le rouge au visage.
Oscar Wilde, Le Portrait de Dorian Gray, 1891
Chapitre II